Bonjour,
Ce matin une crise d’angoisse, la peur de moi, m’a amené à rechercher un échange avec d’autres personnes qui auraient un vécu douloureux proche du mien. Un vécu dont les autres ne comprennent pas l’ampleur, voire amplifient la souffrance. J’essaie de trouver un aspect positif à l’humain, à celui que j’ai en face, mais actuellement, je rencontre l’inverse.
Je vais essayer de présenter, ce qui m’amène ici, sans trop m’étendre pour l’instant, tout en essayant d’être précis.
Je suis un homme. J’ai 54 ans. Je suis en instance du divorce. J’ai une fille de 14 ans. Actuellement, je suis en arrêt-maladie suite à une opération d’un cancer de la gorge.
Cet été, en juillet, une ballade non préparée m’a amené sur un lieu de colonie lorsque j’étais enfant. Une construction retint fortement mon attention : une vieille tour carrée, seule vestige de cet ancien camp d’adolescents qui n’existait plus, sauf pour moi. Je m’en suis approché et comme si j’avais appuyé sur un bouton invisible, ma boite de Pandore s’est ouverte déversant en moi les faits, les impressions, les émotions, les douleurs que j’avais vécues durant un mois dans cette tour.
J’avais 14 ans et j’étais l’objet sexuel d’un moniteur photographe. Le reste du camp aveugle et bien manipulé, par lui, me remettait dans ses pattes, en fonction de ses besoins. Les autres enfants, dont certains ressentaient quelque chose, me traitaient comme une fille, me délaissaient, me rejetaient. J’y ai vécu un mois de solitude absolue, passant du dégoût de moi et de l’autre, aux larmes silencieuses de la tente commune, revivant ses caresses qui brûlent et dévorent les tripes.
Ces souvenirs qui m’ont vomi dessus durant la journée et la nuit ont drainé avec eux d’autres plus enfouis, plus anciens, plus dégradants, plus difficile à ressurgir.
J’avais 10 ans et des aléas de la météo m’obligèrent à taper à la porte, rassurante et connue, du presbytère, pour m’abriter. Les prêtres m’ouvrirent et mirent gentiment à sécher mes vêtements. Le temps que ceux-ci soient prêts, ces deux curés s’occupèrent agréablement - pour eux - de moi. Après une mise en confiance et des attouchements, l’un d’eux commença par se décharger dans ma bouche et débuta alors pour moi, leurs infectes initiations : pénétrations aurales et annales.
Depuis, je me revois, me revis (revivre), la nuit, poupée de chiffon, m’échappant grâce aux ombres sur l’écran de leurs rideaux clos, les laissant me remuer par leur vas et viens ; m’inquiétant de leur sourire qui disparaît ; remerciant le prêtre qui m’aide à changer de position, ou m’écarte les jambes, les soutiens, car je n’y arrive pas tout seul, mon corps ne me répondant plus ; ou quand ils m’offrent une couverture pour me réchauffer et dormir sur le banc après leurs ébats ; m’excusant du dérangement, lorsque rhabillé, je sors du presbytère, ne me souvenant plus où j’habitais.
J’ai réussi à en parler à ma mère et ai trouvé dans ses témoignages bet dans les vieilles photos, les preuves de ces évènements que j’aurais aimés faux.
Depuis cet été, celui des révélations, après avoir constaté le désastre de ma vie à laquelle j’avais survécu, je n’arrive plus à trouver une place. Je pourrais essayer comme me l’a dit un psychiatre de Périgueux : « Vous avez vécu avec sans le savoir jusqu’ici, vous pouvez continuer à vivre avec. Il vous faudra un peu de temps. Au revoir monsieur. ».
Je me suis toujours douté qu’il y avait un évènement très fort qui faisait que je détruisais ce que j’aimais, dont moi, que je n’attirais que des manipulateurs ou manipulatrices, mais le savoir est pire.
Lorsque nous avons une écharde, parfois nous ne la sentons pas pénétrer, elle s’oublie, nous continuons de vivre, malgré la douleur lancinante. Mais lorsque nous l’apercevons, nous n’avons plus qu’une idée, l’enlever, souffrir un peu pour ne plus souffrir. Notre esprit sera totalement dirigé vers elle jusqu’à ce qu’elle soit enlevée. Mais là c’est un peu de corps qui est dans l’écharde et lui fait mal.
Ce retour à la surface intervient dans un contexte catastrophique pour moi. Mais pas inconnu. Je me suis toujours mis dans des galères à la limite de me détruire. Une sorte de bonne étoile m’a toujours sauvé jusqu’ici. Je pensais que connaître la réalité m’aiderait, mais aujourd’hui, je perds espoir. J’ai plus l’impression que d’avoir été abusé, ouvre la porte à toutes les formes d’abuseur.
J’ai toujours senti que quelque chose de violents m’était arrivé et m’avait supprimé le sourire, le désir, le plaisir, l’envie de m’offrir du temps et des objets. J’ai offert mon temps et mon énergie aux autres pour ne pas couler, pour ne pas entendre le bruit qui s’exprimait la nuit. Maintenant que je connais mon passé, je n’ai plus ce désir de me dépenser pour les autres sans raison ; mais je n’ai aucun désir pour moi. Je me sens sale et sans tenue, une poche vide qui va s’effondrer si j’arrête de bouger à l’intérieur.
Avoir découvert mon passé, c’est comme si je portais, n’ayant pas le choix, depuis plus de 40 ans, des vêtements qui ne sont pas à moi et qui ne m’ont jamais plu, et qu’aujourd’hui je découvre qu’ils sont à des personnes qui m’ont fait souffrir. Je voudrais bien les arracher, les brûler, ne plus jamais les voir, quit à être nu. Mais ces vêtements, qui ne sont pas à moi, qui me font horreur, que je veux détruire, c’est ma peau.
Je travaille avec une psychologue et la technique EMDR qui me permet de réduire fortement, les douleurs bloquantes dans tous les domaines, et surtout, la violence extrêmement destructrice qui remonte. D’éviter que celle-ci se retourne contre ma femme qui a su bien utiliser ces blessures qui m’étaient inconnues, mais qui n’en est pas responsable.
Je vide ma poche intérieure, mais je ne suis pas capable de la remplir, l’enfant de dix ans se sent, petit, fragile et inadapté à ce monde.
C’est la première fois que j’écris sur Internet. J’ai essayé d’être assez bref. J’espère pouvoir échanger avec d’autres personnes. S’entraider à ne pas sombrer, à se passer des trucs qui fonctionnent. Passer une vague, puis une autre et atteindre progressivement un port accueillant.
J’espère… encore.
Les dialogues d’un film (Trafic d'innocence) résument bien ce que je ressens maintenant :
— Vous croyez … qu’il est possible de retrouver … sa dignité et son humanité … quand quelqu’un vous les a volés ?
— Oui, je le crois … mais c’est à vous de les retrouver. Il n’y a aucun être qui puisse vous les enlever que ce soit un homme ou encore des centaines.
Difficile à retrouver quand on a soit même anéanti sa vie, et que ce qui reste de soi n’est qu’un enfant perdu dans un corps de personne âgée et où le constructeur a oublié de placer le bouton « Replay ».
Je remercie celui ou celle qui me lira. Car il est arrivé jusque là, et moi j’aurais un peu existé.

